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Excellente synthèse en huit pages - ndE

La Doctrine Sociale de l’Église

Par Yvan Pelletier - Faculté de philosophie - Université Laval - Québec

lundi 30 janvier 2006

Introduction

I. Un complexe d’infériorité

Le chrétien développe facilement un complexe d’infériorité devant certaines accusations : qu’il fuit la réalité sociale, qu’il prend Dieu comme alibi pour ne rien faire en face de l’injustice, qu’il s’en tient à de vaines exhortations : que les pauvres se résignent à leur sort !
que les riches tâchent d’être plus gentils avec eux et délient les cordons de leur bourse !

Cet article-catéchèse veut soigner un peu ce complexe, en manifestant que l’Église a une réponse concrète aux problèmes de justice sociale, et travaille effectivement à les résoudre.

Il y a grand intérêt à prendre connaissance de cette réponse ecclésiale, car entre les mains de chrétiens sans expérience sérieuse de Jésus Christ, elle attrape facilement la couleur des courants païens actuels : ceux qui prétendent la présenter se sont souvent d’abord laissés catéchiser soit par le socialisme et le communisme, et ils tournent la doctrine sociale de l’Église en théologie de la libération, soit par un humanisme qui fait abstraction de Jésus Christ.

II. La compétence de l’Église

Un autre malaise à exorciser : celui qu’on ressent quand on entend dire que le pape s’en est encore mêlé. Non, mais de quoi j’me mêle ??? Est-ce l’affaire de l’Église d’intervenir en morale, en politique, en économie ? Qu’est-ce qui prend au pape de parler de sexualité, de
démographie, de mariage, de lutte des classes, de dette des pays pauvres ? Qu’est-ce qu’il vient faire dans notre lit, dans nos décisions personnelles, sur notre chèque de paye ? L’Église ne fait-elle pas mémère, quand elle se mêle de tout cela ? Ne devrait-elle pas se limiter à
parler de Jésus Christ, de liturgie et à faire la charité ?

La compétence de l’Église, de fait, c’est de nous conduire à Jésus Christ. C’est de faire entrer tout homme dans l’intimité de Dieu. Alors, l’Esprit Saint l’éclaire sur ce qui aide à ce projet et sur ce qui y fait obstacle. Et sa préoccupation pastorale va jusqu’à donner les moyens
d’écarter ces obstacles. Par exemple, en dénonçant les façons de concevoir les relations humaines, l’économie, la politique qui implique négation de Dieu, de Jésus Christ, de l’Église. Sans pour autant entrer dans le détail de l’application à notre situation personnelle ou
nationale, et sans prendre de décisions à notre place. En nous laissant libre, ensuite, d’entrer par nous-mêmes, avec notre discernement et notre engagement libre, dans la volonté de Dieu sur nous, nos familles, nos sociétés.

Quand on s’arrête à écouter ce que l’Église nous dit sur ces sujets, on est fasciné de son discernement, sans doute après un moment de dépaysement, parce qu’elle ne nous dit pas ce à quoi on s’attend.

Mais voyons ce que l’Église nous dit de la question sociale, qu’on est convenu, depuis 100 ans, d’appeler la doctrine sociale de l’Église.

- L’origine de la question sociale

De fait, c’est de tout temps que l’Église a une doctrine sociale et qu’elle propose une conduite très concrète en face des difficultés que rencontre l’application de la justice à la vie commune.
C’est le modèle de vie chrétienne qu’elle reçoit de l’Évangile, et qui se ramène à la solidarité entre les saints, à la justice envers tous et à une prédilection pour le soin des démunis.
Toujours les saints ont prêché dans ce sens et ont exhorté à l’amour de Dieu et du prochain, à la préoccupation du pauvre, qui rend Jésus Christ présent. On voit que dès les Actes des Apôtres, c’est dans cette vue que le diaconat a été institué ; qu’à saint Paul, tout en l’exemptant d’un tas de prescriptions, on demande seulement d’avoir soin des pauvres et des veuves.
Cette mentalité a fini par imprégner tous les peuples de l’Occident et par apparaître à tous ce
qu’il y a de plus naturel à penser, sinon ce qu’il y a de plus facile à faire.

Cependant, vers la fin du Moyen Age, les mentalités ont commencé à changer, les sciences se sont mises à se développer à une autre vitesse et l’évolution de la vie sociale a abouti au siècle dernier à une question ouvrière qui a fourni l’occasion d’une élaboration plus systématique et détaillée de cette doctrine sociale de l’Église.

I. Les causes

La situation a résulté d’un certain nombre de circonstances historiques. Sans nous perdre dans
les détails, soulignons principalement :

A. La rupture entre foi et raison

Jusqu’à la fin du Moyen Age, la foi et la raison travaillaient de concert et s’éclairaient l’une l’autre. C’est ainsi que sont apparues les Universités, où la raison, tout en gardant son autonomie naturelle et sa méthode en chaque discipline, se laissait tout de même éclairer par la foi pour parvenir plus facilement à certaines vérités et éviter des erreurs tout à fait néfastes. Leurs professeurs ont souvent été de grands saints : saint Albert le Grand, saint Bonaventure, saint Thomas d’Aquin, et bien d’autres.

a) Révolution copernicienne

À la suite de quelques progrès scientifiques, et spécialement de quelques découvertes en
opposition avec la conception qu’on avait traditionnellement du monde, la raison humaine se
considère progressivement capable de tout comprendre par elle-même, et met Dieu de côté. Elle le conçoit de plus en plus comme une invention de l’imagination humaine, maintenant inutile pour comprendre et pour agir.

La terre était le centre, et le soleil en était un satellite ; maintenant, c’est le soleil le centre -
d’ailleurs un centre parmi bien d’autres semblables : chacune des étoiles -, et la terre tourne
autour. De même, Dieu était le principe, le terme, le fondement de tout être, et l’homme en était une créature ; maintenant, c’est l’homme le centre, et Dieu est une conception de son esprit.

b) Renaissance, Illuminisme, Révolution française

Progressivement, mais de plus en plus rapidement, la raison se sépare de la foi, se croit capable de tout comprendre par elle-même, sans référence à Dieu, et on apprend à vivre comme si Dieu n’existait pas. C’est la Renaissance, qui est une redécouverte du paganisme, pour combler le vide du christianisme renié ; puis l’Illuminisme, le Siècle des Lumières, où la raison s’enivre de ses découvertes, et croit pouvoir reprendre à son compte les principes hérités du christianisme : liberté, égalité, fraternité ; puis la Révolution française, où cette façon de vivre sans Dieu et d’idolâtrer la raison se défait dans la violence de tout
l’héritage chrétien : on abat les autels et les crucifix et on érige une statue de la déesse Raison à Notre-Dame de Paris.

B. La révolution industrielle

Se couper de Dieu porte à concevoir la nature humaine tout autrement. À nier son aspect spirituel, à concevoir de plus en plus cette vie ici-bas comme la seule, et à trouver de plus en plus le motif de la connaissance dans l’espoir de se rendre cette vie matérielle plus confortable. Aussi un progrès technologique rapide suit-il de près toute avancée des sciences :
l’imprimerie permet de propager très vite et partout les nouvelles idées et découvertes ; l’énergie de la vapeur et de l’électricité préparent une révolution industrielle. La capacité de l’homme de produire des biens matériels croît si vite que l’homme peut bientôt s’imaginer que sa main peut tout faire.
Cette production d’objets matériels, qu’on appelle industrie, occupe de plus en plus la majorité des gens, dont la vie était auparavant consacrée à l’agriculture. Comme cela se passe en ville, les campagnes se vident et les villes s’emplissent.
La relation de travail change de nature : le travailleur était un serviteur, et son seigneur, possesseur de la terre, prenait soin de lui : le logeait, le nourrissait, ainsi que sa famille, le protégeait. Maintenant, le travailleur est un ouvrier, et son employeur, possesseur du capital

- les moyens de production, les outils, le savoir-faire, les ressources - lui octroie un salaire et se considère avec cela quitte de lui. Donc : nouvelle forme de propriété : le capital, plutôt que la terre ; et nouvelle forme de rémunération : le salaire en argent, plutôt que la protection.

Finalement, cette rupture de la raison par rapport à la foi et cette révolution industrielle conduisent à :

II. Un conflit redoutable

L’homme se prend pour un démiurge, maître absolu de la nature, et même de sa nature propre, parce qu’il oublie ce que c’est que d’être une personne et la dignité liée à celle-ci.
La conséquence ne se fait pas attendre : la volonté humaine prend conscience qu’elle peut tout vouloir. Sans Dieu, il n’y a plus de limite naturelle à la base de la morale, il n’y a plus rien qui soit bon ou mauvais par nature. Le bien, c’est ce que je peux et veux faire.
Sans Dieu, l’autre n’existe plus que comme un instrument pour mes projets. À la place de la conception ancienne, qui voyait l’homme comme un animal politique, la partie naturelle d’une cité, on est glissé dans un individualisme radical où règne la loi du plus fort : « Homo homini lupus. » (Hobbes, De cive)

A. Un libéralisme sauvage

Si les questions : « Est-ce que c’est moralement bon ? Est-ce que c’est conforme à la volonté de Dieu ? » n’ont plus de sens, qu’est-ce qui va guider ma vie, mon activité ? Qu’est-ce que je vais vouloir ? Ce sera le plaisir, le confort matériel. Et pour me donner cela, ce sera la production efficace que rend possible la technologie, l’argent et le capital qui procurent les moyens de production, l’exploitation d’une main d’oeuvre que je n’ai pas à respecter comme humaine.

Avec la corruption des moeurs qui s’ensuit, le seul critère qui reste finalement, pour prendre les décisions : le profit ! Obtenir plus que ce que je donne.

D’où : deux classes séparées par un abîme : une poignée d’individus habiles dans les mains de qui s’accumule le capital, une foule d’indigents qui n’a pas d’autre ressource que le salaire et les conditions misérables que veulent bien leur octroyer ces capitalistes. Une situation pire en pratique que l’esclavage, car les esclaves, au moins, pouvaient s’attendre à ce que leur maître les loge et les nourrisse. Et au nom de la liberté de chacun à user à son gré de sa propriété, l’État ne se sent le droit d’intervenir que pour obtenir que chacun respecte son
contrat librement consenti.

Une réaction est à prévoir :

B. Socialisme et communisme

Le remède préconisé, ce sera la propriété collective. La propriété, c’est le fruit du travail ; elle appartient donc à qui travaille et la violence est légitime pour en exproprier le capitaliste.

- La Doctrine Sociale

Voilà qui suscite la Question sociale, à laquelle répondra la doctrine sociale de l’Église, avec la magistrale encyclique Rerum Novarum, de Léon XIII, en 1891. Mais peu à peu, le problème s’élargit. De la confrontation ouvrier-patron, la bataille entre le socialisme et le libéralisme gagne toutes les sphères de l’activité commerciale, sociale et politique, puis les relations entre pays, et finit par se mondialiser. La doctrine sociale de l’Église évolue dans le même sens et d’un pape à l’autre, d’un anniversaire à l’autre de l’encyclique originale, finit par englober la conception globale des relations politiques, partout où le plus fort est tenté d’abuser de sa force.

40e anniversaire, en 1931 : Quadragesimo anno, de Pie XI ; 50e anniversaire, en 1941 : un Discours de Pie XII, à la Pentecôte ; 70e anniversaire, en 1961 : Mater et Magistra, de Jean XXIII ; 80e anniversaire, en 1971 : Octogesima adveniens, de Paul VI ; 90e anniversaire, en 1981 : Laborem exercens, de Jean Paul II ; 100e anniversaire, en 1991 : Centesimus Annus, de Jean Paul II. Avec bien d’autres développements à travers. Entre autres : en 1963, Pacem in Terris, de Jean XXIII ; en 1967 : Populorum progressio, de Paul VI ; en 1987, Sollicitudo rei socialis, de Jean Paul II.

Une anthropologie chrétienne : les conditions fondamentales de la justice

Il ne s’agit pas ici de parcourir une par une ces encycliques. Mais d’en donner le goût. Avec
Rerum Novarum, Léon XIII a merveilleusement rappelé aux hommes la conception chrétienne de l’homme, qui s’efface dès qu’on fait abstraction de Dieu, de la vie éternelle, et qu’on se limite à ne considérer que la vie d’ici-bas. Alors, l’homme devient un individu égoïste et c’est la loi du plus fort qui règne, avec toute la violence et la corruption que cela entraîne.

Le fil conducteur qui va sans cesse revenir, d’une encyclique à l’autre, et dont le discernement de l’Église va tirer les conséquences pour des situations de plus en plus nombreuses d’injustice sociale, c’est le kérygme : l’homme est une créature bien-aimée de Dieu, faite à son image. Il est doté de raison, et donc libre, c’est-à-dire capable de discerner son bien, qui est d’entrer en relation amoureuse avec Dieu et avec son pareil, et de l’accomplir ; il a reçu mission d’emplir la terre et de la dominer, prolongeant l’oeuvre créatrice de Dieu. Mais dans son orgueil, il s’est détourné de Dieu et a voulu nourrir son propre projet, se faire lui-même Dieu, avec la conséquence de se détruire et d’entrer en guerre avec son prochain. Dieu ne l’a pas abandonné et lui a donné son propre Fils, Jésus, pour le recréer à son image.

C’est de cette anthropologie que Léon XIII tire les conditions fondamentales de la justice qui doit régler les relations capital-travail, les relations entre patrons et ouvriers. C’est elle aussi que les papes suivants appliqueront à discerner les conditions de la justice face aux problèmes de la famille, de la femme, des enfants, des pays sous-développés, des dettes, des multinationales, bref des relations politiques nationales, internationales puis mondiales, partout où un plus puissant peut opprimer un plus faible.

Regardons la première de ces situations, qui sert de modèle à toutes les autres.

I. Patron et ouvrier

Introduction : le libéralisme et le socialisme sont inacceptables
Le patron et l’ouvrier se présentent devant Léon XIII avec chacun leur point de vue opposé.
Le patron : ce capital est à moi et je suis libre d’en disposer comme je veux ; je veux l’employer à la production de boulons, j’ai besoin d’ouvriers et je suis prêt à te payer tel salaire ; tu es libre : si ça t’intéresse, fais ton boulot, empoche ton salaire et fous-moi la paix.
Le rôle de l’État est de t’empêcher de briser ton contrat. L’ouvrier : c’est moi qui produis ces boulons avec mon travail, alors ils sont à moi ; c’est à l’État de te décoller de là, de récupérer les instruments de production - qui sont à tout le monde, pas à toi -, et de me fournir, à moi et à ma famille, en retour de mon travail les ressources dont nous avons besoin
pour vivre.

Léon XIII répond la même chose que Jésus aux deux frères. Il les réprimande tous les deux :

Attention ! gardez-vous de toute cupidité, car, au sein même de l’abondance, la vie d’un homme n’est pas assurée par ses biens. (Lc 12, 15)

C’est le résumé de l’encyclique. Comme les deux frères, le libéraliste et le socialiste ont tort :
le second, de refuser à son frère le droit de s’approprier quoi que ce soit de ce qu’ils ont hérité ensemble ; le premier, de creuser un fossé entre lui et son frère, en se croyant un droit absolu sur le bien sur lequel il a mis la main. Essayons de suivre comment cette solution se
développe dans Rerum Novarum.

A. Rôle et distribution des biens

L’homme est un être matériel. Il a besoin de biens matériels pour maintenir sa vie. Et la nature les lui fournit en vrac. À charge pour lui de les découvrir et adapter à la satisfaction de ses besoins. C’est cela le devoir de travailler : la nature impose à chacun le devoir de subvenir à sa vie. Personne n’a le droit de se laisser mourir.

a) Destination universelle des biens

À qui sont ces biens, au départ ? À tous ! La nature n’a pas mis de noms sur les pommes. Rien n’appartient par nature à un individu. La nature fournit tout ce qu’elle produit pour subvenir aux besoins des vivants, et spécialement des hommes. De tous les hommes ! Tout appartient à tous, au départ. De ce que dit le socialiste, cela est vrai. Mais pour satisfaire aux besoins de tous, il va falloir une distribution : tous ne peuvent manger la même pomme ! Ni toutes les pommes !

b) Inégalité naturelle

La nature entend-elle que chacun ait une part égale ? Non ! Comment se fait naturellement la distribution ? C’est cela la fonction du travail. C’est par le travail que l’homme prend possession des ressources que lui offre la nature. Certaines de ces ressources sont déjà prêtes : il n’a qu’à les cueillir. Le premier qui les cueille : elles sont à lui ! Mais ce qui est déjà prêt est limité. Bientôt, il faut transformer ce qu’offre la nature, pour qu’il soit à même d’être utilisé et de satisfaire les besoins. Là, ça devient vraiment du travail. Qui fait le travail, c’est à lui le produit ! Maintenant, pour faire ce travail, il faut de la matière première à transformer : qui la trouve, elle est à lui. Il faut aussi trouver comment la transformer, imaginer quels produits vont satisfaire quels besoins. Alors, naturellement : qui a pris possession de la ressource, connaît et applique la technique de transformation, le produit est à lui.

Mais en cela, il y a par nature beaucoup d’inégalité : certains ont plus d’énergie, plus d’imagination, plus de force, plus d’organisation, plus d’efficacité et boutissent à posséder beaucoup plus de matériaux et à produire beaucoup plus de produits finis. Bien plus qu’ils n’en ont besoin.

c) Propriété privée comme seule voie efficace de distribution à tous

Jusque là, c’est très bien. Tellement que Léon XIII dit que la première chose à comprendre pour l’ouvrier, et pour quiconque a peu, c’est la nécessité d’accepter patiemment sa condition. Car s’il glisse dans la haine jalouse à laquelle l’incite le socialisme, si, par violence, on fait en sorte que personne ne prenne et développe plus que les autres, le résultat lui sera défavorable à lui comme à tous : chacun n’aura que ce que le plus maladroit et le plus paresseux peut recueillir et produire. Tous seront pauvres et manqueront de tout. La propriété est un droit naturel, en ceci que la perspective d’avoir pouvoir de décision sur l’usage de tout ce qu’on produit donne la motivation la plus efficace pour remplir au mieux cette responsabilité de produire les biens matériels nécessaires à la vie. Inversement, nier ce droit, prétendre que tout demeure toujours possession de la collectivité, c’est détruire profondément dans le coeur de l’homme toute motivation au travail et tout sens de responsabilité face à sa vie. Toujours alors, l’État qui intervient en faisant à la place des citoyens les choses qu’ils sont capables de faire les en rend rapidement incapables.

d) Usage commun

Mais tout en insistant ainsi sur le fait que la propriété privée soit un droit naturel, l’Église nie que ce droit soit absolu : il est subordonné à la destination commune originale des biens ; il a comme but de faire le plus efficacement que les biens matériels servent à satisfaire les besoins de tous. Chacun a le droit d’administrer lui-même ses biens, de décider lui même à quoi et à qui ils vont servir, mais à la condition de se rappeler qu’ils sont pour la satisfaction des besoins de tous. Il peut les appliquer à ses besoins, à ceux de sa famille, de ses proches et amis. Mais dans la mesure où il réussit à en produire plus, il doit en stricte justice le reste à ceux qui en manquent. « Dans ta maison, dit saint Jean Chrysostome, ce qui n’a pas servi depuis plus d’un an, tu le voles à l’indigent ! »

B. L’indispensable conversion

Ce sont les dispositions de la nature. Mais comment s’assurer qu’elles soient observées ? Par la violence ? Par une guerre des pauvres contre les riches ? Par des lois qui enlèvent de force ses biens au propriétaire et les donnent aux pauvres ? Non, dit le pape. Toute cette violence et cette impatience vient de ce que le riche comme le pauvre idolâtrent cupidement le bien matériel comme s’il assurait la vie. De ce qu’on oublie la véritable nature de l’homme : une personne libre, qui doit voir où est le bien et décider librement de l’accomplir.

a) L’évangile

Pas d’issue sans l’annonce du kérygme ! Il n’y a aucun remède tant que l’homme, pauvre comme riche, ne prend pas conscience qu’il est fait pour la vie éternelle et que de là prend tout son sens son activité d’ici. Qu’il est appelé à devenir le fils d’un Dieu qui le crée et l’aime et le rachète. Que ce qui lui assure la vie, c’est de la donner, pas de la sauver égoïstement.

b) Capitaliste et travailleur, membres d’un même corps

Léon XIII insiste beaucoup sur l’erreur de voir patron et travailleur comme ennemis-nés. Ils sont membres l’un de l’autre, indispensables l’un à l’autre, et la garantie de leur vie ne peut leur venir que de leur concorde. « Pas de capital sans travail ; pas de travail sans capital. »

C. Dispositions de justice sociale

a) Juste salaire

Fixer la rémunération qui convient pour le travail, cela doit se faire hors de toute cupidité.
C’est-à-dire en gardant les yeux sur le fait que le but principal du travail n’est pas l’abondance des biens matériels comme telle, mais la meilleure vie humaine pour l’employeur, le travailleur et le plus d’hommes possible. Ce qui implique même de tenir compte du bien commun national.

Le patron doit spécialement se rappeler la dignité du pauvre, à qui Jésus Christ s’identifie.
Cela implique de tenir compte :

1. de la vie matérielle des personnes concernées, selon leurs responsabilités

Que le chef de famille reçoive assez pour assurer une vie décente à sa famille ; que chacun soit encouragé à épargner pour devenir peu à peu propriétaire (la propriété, dit un pape, c’est « l’espace vital de la famille » ; éventuellement constituer un patrimoine pour faciliter le départ de ses enfants dans la vie.

2. de leur vie morale et spirituelle

Qu’assez de repos soit prévu pour que chacun puisse se développer humainement et voir au soin de sa famille, et spécialement développer ses relations d’intimité avec Dieu. Particulièrement : le repos du dimanche.

3. de leurs natures particulières

Que la femme et l’enfant ne se voient pas confier des tâches qui ne conviennent pas à leur nature et finalité spécifique.

Que toutes ces décisions sur la nature, le rythme et la rétribution du travail se prennent entre personnes libres, plutôt que de s’imposer de force unilatéralement.

c) Droit d’association

Déjà, la collaboration entre patron et ouvriers découle de la nature humaine, dont l’imperfection individuelle appelle collaboration dans la réalisation de tous ses biens.
Il est bon que les ouvriers, et aussi les patrons, constituent des associations où ils puissent s’entraider à prendre les dispositions les plus justes. Encore par la négociation, non par la lutte et la force, ni par une guerre où chacun cherche à en finir avec l’autre.

b) Rôle de l’État : principe de subsidiarité

Le rôle de l’état est de faciliter tout cela en suppléant où les personnes et les associations concernées n’arrivent pas par elles-mêmes à satisfaire à ces buts. Avec des allocations qui allègent pour les employeurs un poids qui risquerait de faire crouler leurs entreprises, des impôts et taxes dont la redistribution en services ou allocations réajuste les écarts excessifs dans la distribution spontanée des biens.

Mais sans que des impôts excessifs détruisent la possibilité pour les particuliers d’accéder à une propriété qui donne quelque sécurité à leur vie et à celles des leurs, et qui motive leurs efforts.

II. Les encycliques ultérieures : Riche et pauvre (femme, noir, émigrant, minorité, pays endetté, désarmé, ignorant, simple citoyen, prisonnier etc.)

Ce sont ensuite exactement les mêmes principes que les papes ultérieurs appliqueront chaque fois que l’inégalité sera occasion de lutte.
Toujours ils rappellent que l’inégalité est normale et naturelle, qu’elle appelle àcollaboration plutôt qu’à lutte, dans la mesure où chacun garde présent que le but principal est une vie humaine, pas la cupidité : c’est-à-dire l’exercice moral d’une liberté qui conduit à l’intimité avec Jésus Christ et à la vie éternelle.

Ils rappellent de même que le bien principal est la vie éternelle ; que l’autre est une personne libre, digne et qu’on doit le traiter comme tel, en lui laissant le plus possible de marge pour exercer sa liberté. Même le criminel sera le plus possible traité comme une personne : en lui épargnant la peine de mort, en lui fournissant des conditions décentes d’incarcération, autant d’opportunité de réhabilitation que possible.

- Appropriation pratique

Quel doit être le rapport de chacun avec cette Doctrine Sociale ? que pouvons-nous faire pour l’implanter dans la société ?
Bien sûr, se l’approprier d’abord théoriquement. Lire et méditer les documents ecclésiaux qui la présentent et la développent. Qui peut comprendre et enseigner cette doctrine est bienvenu de le faire. L’apport théorique et l’enseignement a toujours été trop limité : les chrétiens connaissent rarement plus que l’existence de cette doctrine sociale de l’Église, et, sur fond sentimental, confondent généralement son contenu avec un parti-pris pour l’une ou l’autre des tentations extrêmes, socialiste ou capitaliste.

Mais là comme pour tout le reste de l’Évangile et du Magistère, l’apport individuel du chrétien se situe principalement sur le plan de l’expérience concrète : vivre et expérimenter profondément cette incarnation du kérygme, de la Bonne Nouvelle. Bien souvent, faute de
pareille expérience ecclésiale, ceux mêmes qui ont rôle de faire connaître les doctrines de l’Église - on peut spécialement penser au sort fait à Humanae Vitae - sont plus tentés... d’en protéger que d’en imprégner leurs frères.

A. Eschatologie

Les collectes répétées en de multiples occasions et les exhortations qui les accompagnent portent les chrétiens à développer une grande liberté face à l’argent, et à le traiter non comme une idole, mais comme un instrument pour collaborer à tous les besoins des autres.

Inciter fortement les chrétiens à ne pas percevoir d’intérêt, et même à moins prêter leur argentqu’à le donner, et le plus possible anonymement, à qui en a plus besoin, détournerait aussi d’entretenir un rapport de pouvoir d’argent les uns avec les autres, et habituerait à une collaboration gratuite.

Toute la catéchèse chrétienne doit se tourner vers la vie éternelle, vers la conversion, et porter à mesurer le sens de la vie au degré de l’intimité entretenue avec Dieu et sa miséricorde, non aux facilités de la vie matérielle.

B. Liberté

Dans l’Église, chacun doit toujours être traité comme une personne libre, mis en face de la vérité et encouragé à prendre lui-même ses décisions. Il ne doit jamais s’agir, par abus d’autorité ou quelque manipulation, de forcer personne à quoi que ce soit.

C. Justice sociale

En somme, c’est quand tu te convertis que tu fais vraiment l’essentiel pour la justice sociale. Ceci étant dit non pas pour que tu t’assoies confortablement dans ton fauteuil de religiosité en mettant le cruise control. Même un bon chrétien standard est capable d’annuler la fécondité ecclésiale en termes de justice sociale.

Un vrai chrétien peut-il s’engager politiquement ? Dans un parti ? Éventuellement. Mais à la condition d’un degré de conversion vraiment profonde, qui lui fasse garder sous les yeux les véritables enjeux, et ne jamais se laisser aller à des manoeuvres et compromissions antichrétiennes.
Et cet engagement constitue nécessairement une activité à part de l’évangélisation comme telle : ce n’est pas un rôle que des prêtres ou même des catéchistes peuvent décemment jouer, de crainte de faire confondre évangélisation et recherche de profit.

À tout le moins, chacun peut prendre au sérieux les élections : s’informer, de façon à soutenir
les candidats et les programmes les plus en conformité avec l’esprit chrétien.