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La Lettre d’Evangile et Société, n°53 (avril 2005)

Jean-Paul II et la promotion de la doctrine sociale de l’Église

Par Hervé l’HUILLIER, Président d’Evangile et Société

lundi 16 janvier 2006

L’engagement en faveur de l’enseignement social de l’Église a traversé le pontificat de Jean-Paul II. Dans son principe, cet enseignement vise à rapprocher la Révélation sur l’homme et l’expérience historique concrète. Il est par nature circonstancié, constituant au fond un lieu de dialogue entre l’Église et le monde contemporain. Cette réalité prend un relief particulier dans le cas de Jean-Paul II, dont la vie, avant son accession au pontificat comme après, a été marquée par des contextes qui ouvraient sur des débats essentiels. Il a été servi par les circonstances d’une manière exceptionnelle. Cela ne veut pas dire qu’il a été systématiquement novateur, une question qui n’a pas forcément grand intérêt aujourd’hui et dont la réponse ne peut venir qu’après qu’on se sera donné le temps de relire attentivement et de mettre sous leur éclairage mutuel les textes à portée politique ou sociale et tous les autres.

1. Un contexte exceptionnel

a. Un héritage en plein dynamisme

Lorsque Jean-Paul II est élu pape, il y a moins de quatre-vingts ans que l’Église a entrepris la mise en forme de sa doctrine sociale, tirée en réalité d’apports successifs pouvant remonter aux premiers temps de son histoire. La question sociale, provoquée par la révolution industrielle du XIXème siècle, en a été le déclencheur et constitue le thème prioritaire de l’encyclique fondatrice Rerum novarum. Elle en demeure le noyau essentiel tout au long du XXème siècle, mais progressivement des thèmes connexes prennent de l’importance, comme le rôle de l’État, la question du régime politique, la paix et la coopération internationale. La vie de l’homme en société, et en particulier les droits et les devoirs qui lui donnent sens, proposent un horizon plus large à l’interrogation sociale de l’Église.

C’est dans ce contexte d’enrichissement globalisant que le Concile publie en décembre 1965 Gaudium et Spes, un texte majeur qui pose clairement les bases du dialogue de l’Église et du monde : l’Église propose aux « hommes de ce temps » la lumière qu’elle tire des enseignements du Christ et son expertise humaine, produit de deux mille ans d’histoire et de la réflexion de deux mille évêques venus du monde entier. De facture inhabituelle pour un document officiel de l’Église, Gaudium et Spes a suscité des controverses qui ne lui ont pas réellement permis de devenir la « charte de la relation de l’Église au monde ».

Même si les prémices sont perceptibles dans les encycliques de Jean XXIII, le thème du développement est devenu un chapitre essentiel de la doctrine sociale de l’Église grâce à l’encyclique de Paul VI Populorum progressio (1967), qui invite à jeter un regard novateur sur le monde. Le développement des pays défavorisés est devenu la nouvelle question sociale, à l’échelle de la planète, alors marquée par la décolonisation. Mais la vision va plus loin que l’appel à créer une meilleure répartition des profits : elle est anthropologique en ce sens qu’elle réclame une hiérarchie des valeurs dans laquelle tous se reconnaissent et s’investissent ; elle est politique par son appel à la reconnaissance des cultures nationales, en même temps qu’elle plaide déjà pour une gouvernance mondiale ; elle est pragmatique par l’anticipation des problèmes que le développement doit prendre à bras le corps : alphabétisation, migrations, déséquilibres démographiques, ...

La vision prospective guide aussi l’encyclique Octogesima adveniens (1971), qui ouvre de nouveaux chantiers : l’émergence d’une société de communication, le phénomène urbain, les discriminations, l’interrogation des sciences humaines, l’ambiguïté du progrès, et qui invite les chrétiens à prendre toute leur place dans la société pour construire la « civilisation de l’Amour ». Quelques années avant Jean-Paul II, Paul VI fait la promotion de la doctrine sociale de l’Église : « Si aujourd’hui les problèmes paraissent originaux par leur ampleur et leur urgence, l’homme est-il démuni pour les résoudre ? C’est avec tout son dynamisme que l’enseignement social de l’Église accompagne les hommes dans leur recherche ».

b. L’empreinte personnelle d’un homme à part

Jean-Paul II est fortement sensibilisé à cette pensée, notamment parce qu’il a été ouvrier lui-même en Pologne. Mais sa formation a surtout bénéficié de deux grands apports historiques du XXème siècle, le « drame de l’humanisme athée » et la philosophie chrétienne.

Toute la jeunesse de Jean-Paul II a eu pour contexte la situation de son pays natal, pris en tenailles entre les foyers du national-socialisme et du marxisme-léninisme, puis écrasé sous la pression de ce que Jean-Paul II lui-même a appelé le « socialisme réel ». La guerre a fait de la Pologne le peuple martyr de l’Europe, avec la colonisation allemande, la déportation et le massacre des officiers polonais, et l’extermination de la communauté juive. Autant de souvenirs qui fondent dans l’expérience personnelle les positions de Jean-Paul II sur la guerre et la paix, les armements, la peine de mort, le rapprochement avec les autres religions.

Puis, confronté pendant vingt-cinq ans à l’expérience communiste, il a pu analyser de l’intérieur le drame de « la grande fourmilière uniforme » dans laquelle l’homme est réduit à l’état de rouage d’un système qui prétend s’exprimer en son nom tout en le vidant de lui-même. Il fait le lien entre le rejet de Dieu qui tue l’homme lui-même et l’organisation totalitaire qui écrase toute initiative sociale : parce que la Pologne a su préserver sa foi et résister au plus profond de son âme, elle a été à l’origine du renversement du totalitarisme. Dans cette longue série tragique, deux autres enseignements spécifiques prendront corps : d’une part l’impossibilité de tuer l’âme polonaise vaut démonstration de la valeur éminente de la culture ; d’autre part la réconciliation entre la France et l’Allemagne prouve la puissance du pardon comme levier de paix.

Toutes ces analyses ont été renforcées progressivement par les études que Jean-Paul II s’est imposées. Au-delà de la connaissance du père de Lubac et du thomisme, ce sont les philosophies de la personne qui l’ont aidé à formuler sa vision de l’homme. D’abord Max Scheler, qui reconnaît la valeur des personnes singulières, mais aussi celle des personnes « communes », la nation, la famille ; une notion qui nourrit chez Jean-Paul II la reconnaissance du fait national, mais aussi la vision de la subsidiarité. Influence d’Emmanuel Mounier, pour qui la personne qui se fonde, c’est la personne qui se donne, et qui montre à quel point chaque homme est unique et irremplaçable. Influence encore du cardinal Newman, pour qui, loin d’être une limite qui réduit ma liberté, autrui est source de moi-même, car, en rayonnant de sa personne, autrui me révèle des aspects cachés de moi-même. Influence enfin du personnalisme polonais et en particulier d’Édith Stein avec qui il a partagé le voisinage spirituel de saint Jean de la Croix.

c. Des attentes nouvelles

Le pontificat de Jean-Paul II devait réaliser et bien au-delà les perspectives qu’avait entrevues Paul VI dans Octogesima adveniens, un monde qui a tenté d’abolir les frontières et qui a connu le recul des « idéologies », ce qu’on a pu appeler le « crépuscule des grands discours ».

L’abolition des frontières se manifeste dans l’accélération de la mondialisation, avec la globalisation de l’économie et la recherche de la maximisation des profits, le développement d’un marché en mal de régulation, les voyages qui facilitent les rencontres interculturelles, tout ceci posant en termes nouveaux la question du rapport de l’homme à l’économie. Elle existe de manière virtuelle dans le développement des moyens numériques, la communication planétaire, l’expansion de l’internet, à cause desquels le savoir et l’éducation, comme biens destinés à tous, creusent de nouvelles formes d’injustices. Elle existe encore dans le dépassement des frontières scientifiques, qui donne à l’homme un pouvoir de plus en plus vertigineux. En même temps, la période a été marquée par la décomposition du système soviétique, qui a sonné le glas de l’idéologie communiste. Mais, parallèlement, beaucoup de schémas construits, comme les directives des religions, le scientisme ou le positivisme ont perdu de leur force de conviction, laissant place à des revendications individualistes, au relativisme, au désenchantement et au doute.

Notre époque, au sens strict déboussolée, a laissé souvent les hommes et les femmes devant l’absurde : l’ économie ne crée pas de travail ; la mondialisation déstabilise les nations ; les familles se décomposent ; les hommes se réfugient dans les loisirs, les antidépresseurs, les sectes, ... La crise est l’horizon sans espoir d’un monde qui donne l’impression de ne plus respecter la vie, la planète, le passé ou l’avenir. La peur revient, avec les pandémies, les catastrophes naturelles ou le terrorisme. L’étranger inquiète. Les médias relayent sans recul ces visions et parfois avec une éthique douteuse. Les adultes ne transmettent plus parce qu’ils ne sont plus enracinés.

Dans cette situation assez générale, la question du sens est régulièrement revenue. On a cherché à construire ou à retrouver des repères. En témoignent la persistance du discours sur les droits de l’Homme, la préoccupation éthique ou humanitaire, le débat sur la responsabilité sociale et environnementale de l’entreprise, la remontée en Europe - récente - de l’interrogation religieuse. Dans ce contexte, l’affirmation de la personne du pape, sa présence dans les médias et sur tous les continents, sa fermeté sur les principes qui appartiennent au message évangélique, tout autant que son souci de chercher le bien avec d’autres par le dialogue, la promotion qu’il n’a cessé de faire de la figure du Christ comme une des voies proposées par l’Église pour remédier aux maux de notre temps, sont aussi une clef d’accès à son enseignement social.

2. Hommes et communautés humaines dans une vision trinitaire

Jean-Paul II a publié trois grandes encycliques sociales dont la teneur est présentée plus bas. Mais on ne peut pas isoler ces trois documents de toutes les autres encycliques, de ses discours, de ses actes. Ils s’éclairent tous mutuellement. Une vision commune les supporte : l’homme, dans sa personne individuelle et collective, est appelé par Dieu au plein accomplissement, ce qui crée des exigences sociales de dignité, de vérité, de liberté, de fidélité, d’unité, de création, de communion, aucune n’étant facultative.

a. Les trois grandes encycliques sociales

- L’encyclique sur le travail, Laborem exercens (1981)

Pour Jean-Paul II, l’humanisation du travail est la clef essentielle de la question sociale. Lorsqu’on lit dans la Genèse que l’homme est à l’image de Dieu, on doit aussi comprendre que l’homme travailleur est à l’image de Dieu créateur. La technique, elle-même fruit du travail humain, a vocation à favoriser cette humanisation du travail, même si, souvent, on constate qu’en le privant de créativité ou de responsabilité, elle tend au contraire à le déshumaniser. Car l’homme est le sujet du travail. En ce sens la finalité en est non seulement de produire un bien ou un service, mais aussi de réaliser l’homme, et non pas l’homme comme une catégorie abstraite, mais chaque homme. C’est dire la dimension éthique qui le caractérise, et qui invite à rejeter comme immorales toute condition d’exercice indigne et toute tentative de le réduire à une marchandise.

L’affirmation de ce principe a pour conséquence la légitimité de la solidarité des travailleurs, dès lors qu’elle vise à empêcher toute dégradation de la dignité humaine dans et par le travail et que son objet est de veiller à ce que le travail demeure un des fondements des groupes humains, comme la famille ou la nation. Mais elle a aussi une autre conséquence : la reconnaissance d’un droit au travail, dont nul ne doit être exclu, sous peine de manquer le plein accomplissement de sa personne, une privation individuelle qui réagit négativement sur l’accomplissement des collectivités. C’est pourquoi un effort particulier doit être entrepris en faveur des plus pauvres : handicapés, non qualifiés, immigrants, et chômeurs naturellement.

Laborem exercens, de manière assez novatrice sur les conflits sociaux, invite à dépasser l’opposition entre travail et capital. Jean-Paul II affirme la primauté du travail sur le capital, lui-même produit par le travail, mais il sait bien aussi tout ce que le capital peut apporter au travail. Cette réconciliation envisageable du capital et du travail signifie pour lui un refus de la propriété absolue des moyens de production : il invite à une révision constructive de ce qu’il appelle le « capitalisme rigide » et au développement des solutions de participation des salariés au capital.

Enfin, l’encyclique développe une spiritualité du travail, dans un chapitre nourri de nombreuses références à l’Évangile. Partant de l’image du Dieu créateur, Jean-Paul II réfléchit à l’identification du travailleur au Christ, et révèle que, dans cette perspective chrétienne, le travail prend toute sa signification dans la croix et la résurrection du Christ.

- L’encyclique sur le développement et la solidarité internationale

L’encyclique Sollicitudo rei socialis (1987) part du constat que les espoirs exprimés au temps de Populorum progressio ont été déçus, car des multitudes d’hommes et de femmes vivent dans la misère. Or les biens existent : à l’abondance qui prévaut au Nord correspond la pauvreté au Sud, avec un décalage qui s’accentue. Clairement le monde ne va pas dans le bon sens et l’impossible unification de la famille humaine qui en résulte pose une question anthropologique et morale, d’autant que les décalages qui se créent ne s’expriment pas seulement en matière économique, mais s’expriment aussi et s’expliquent par d’autres handicaps : l’impossible accès au savoir, l’oppression des hommes, les discriminations, etc. La dette internationale des pays pauvres pose une question morale d’un autre ordre : son fonctionnement maintient les pays débiteurs en situation de sujétion, elle est devenue une machine à fabriquer du sous-développement.

Mais le sous-développement n’est pas l’apanage des pays du Sud. Au cœur même des pays développés et dans de nombreux pays de l’Est on observe des symptômes de sous-développement, avec en outre les crises du logement et du chômage. Cette réalité permet au pape d’expliciter l’attitude critique de l’Église aussi bien vis à vis du capitalisme libéral que vis à vis du collectivisme marxiste, qui constituent le contexte des ces situations. L’un comme l’autre s’avèrent concrètement inaptes à promouvoir le développement intégral de l’homme et des peuples. La proposition de l’Église est de travailler au développement d’une fraternité solidaire entre les hommes et entre les nations. Les pays qui jouissent d’une supériorité matérielle ont une responsabilité morale auprès des autres, et doivent y promouvoir le souci de la dignité, du respect de la vie, de la satisfaction des besoins prioritaires, de la justice et du cadre de vie.

L’exercice de cette responsabilité permet à tous de tendre vers leur meilleur accomplissement. Dans une approche philosophique et théologique, Jean-Paul II met le doigt sur la place du mal dans ce décalage entretenu entre les nations. Ceux qui ont en abondance ne parviennent pas à être par renversement des valeurs, et ceux qui n’ont pas ne peuvent pas être par manque du nécessaire. Quand on pousse l’analyse théologique de ce constat, on en vient à la notion de « péché social », déjà abordée dans l’encyclique Reconciliatio et Penitentia, exprimée ici sous les mots de « structures de péché ».. La solution est dans l’obligation de tous envers tous. Pour cela l’Église propose son anthropologie qui voit dans l’autre, homme, peuple ou nation, « une aide, que l’on doit faire participer à parité avec nous au banquet de la vie où tous les hommes sont également conviés par Dieu ». Concrètement l’encyclique interpelle sur leur rôle les institutions mondiales et appelle à toute initiative qui marquerait le rapprochement des hommes que la peur, la lâcheté ou l’indécision tiennent éloignés, donnant pour exemple le dialogue engagé dans la rencontre du 27 octobre 1986 à Assise.

Enfin, comme pour Laborem exercens, le pape invite à une spiritualité du développement et du rapprochement des peuples, dont le signe est la célébration de l’Eucharistie (offertoire, consécration, Notre-Père, communion et mission).

- L’encyclique du centenaire, Centesimus annus (1991)

Pour le centième anniversaire de l’encyclique Rerum novarum, Jean-Paul II a été servi par l’histoire, puisque la chute du mur de Berlin, le 9 novembre 1989, déclenche la décomposition du système soviétique, met fin à la guerre froide et rend à de nombreuses nations leur souveraineté. Ces événements sont l’occasion pour lui de se livrer à une lecture théologique de l’histoire. Il rouvre un débat sur une intuition de portée anthropologique et sociologique qui n’est pas nouvelle dans la pensée de l’Église, mais qui a été abondamment combattue depuis l’époque des Lumières : la contribution de la dimension religieuse aux organisations humaines.

Jean-Paul II voit parmi les causes profondes de l’écroulement du communisme la violation des droits du travail qui a ôté toute légitimité aux idéologies prétendant parler au nom des travailleurs, et qui, à l’inverse, permet de redécouvrir le bien-fondé de la pensée sociale proposée par l’Église. Il souligne comme emblématique d’une approche chrétienne le fait que le bloc communiste a été renversé par un processus pacifique, avec un faible coût humain, comme résultant de l’efficacité manifeste de la vérité et de la justice. C’est un avertissement pour tous ceux qui, au nom du réalisme politique, veulent bannir de la politique le droit et la morale.

Jean-Paul II place l’homme comme origine et finalité de toute réflexion politique et économique. Le facteur décisif n’est donc plus la terre ou le capital, c’est l’homme avec tout le potentiel que lui donnent sa capacité de connaissance (donc de perception des besoins) et d’organisation solidaire (donc de solutions réalistes). Cette vision donne son sens à la propriété privée en rappelant la destination universelle de tous les biens, de quelque nature (matériels ou immatériels) et de quelque origine (reçus ou acquis) qu’ils soient. Jean-Paul II note à quel point l’entreprise, qui fait travailler avec l’homme et pour l’homme, dans un processus qui favorise des valeurs spécifiques comme la prudence face au risque, la confiance ou le courage, est une structure adaptée au service de la communauté humaine. Il en souligne les indicateurs de bonne santé : le profit, la capacité à constituer une communauté ouverte, la contribution à l’accomplissement humain de chaque salarié. Il met en garde contre ses dérives : les conditions de travail indignes, l’exclusion, la réduction des apports humains à de simples marchandises.

Enfin, l’encyclique déploie la réflexion de l’Église sur le rôle de l’État pour constituer dans le respect et l’enrichissement des cultures un cadre favorable à l’épanouissement des hommes. Dans cette perspective, la dimension religieuse est une condition sine qua non d’une démocratie authentique, dont la vitalité s’exprime par la création de structures de participation et de co-responsabilité. A l’idée que l’agnosticisme ou le relativisme sceptique sont des facilitateurs du vivre ensemble, la réflexion de l’Église oppose l’expérience humaine tout autant que la Révélation sur l’homme qui indiquent qu’une démocratie sans valeurs se transforme aisément en un totalitarisme déclaré ou sournois.

b. Un bilan ?

S’il fallait tenter de caractériser dès maintenant l’apport de Jean-Paul II à l’enseignement social proposé par l’Église, on pourrait retenir trois pistes pour commencer :

Tout d’abord, un apport de fondation : en s’appuyant sur les ressources de la philosophie chrétienne, et notamment le personnalisme, il a transposé méthodiquement aux communautés humaines un enseignement qui était plutôt taillé pour les individus. Appliquer aux groupes humains les questions de partage et d’affectation des biens, de dignité, d’accomplissement de soi, et surtout de formation d’une conscience morale, ouvre des voies à la conception d’une fraternité humaine renouvelée. Cette piste avait été ouverte par Paul VI. Elle est inachevée, mais Jean-Paul II a indiqué une voie de progrès, faire entrer la réflexion sociale dans la théologie morale, en insistant en particulier sur le caractère de cette fraternité, qui doit être à l’image de la Trinité.

Ensuite un apport de formulation et de promotion : en-dehors des trois encycliques, Jean-Paul II a recommandé le travail sur la doctrine sociale, notamment dans la déclaration du 30 décembre 1988 pour la formation des prêtres. Il en a récapitulé les grandes lignes dans le Catéchisme de l’Église catholique. La fin de son pontificat a vu la publication du Compendium de la doctrine sociale de l’Église en octobre 2004. Enfin, il n’a cessé de la promouvoir dans nombre de ses interventions (par exemple l’encyclique pour l’entrée dans le troisième millénaire).

Enfin un apport d’exploitation qui montre comment mieux comprendre le sens de l’histoire de notre temps, y voir comment l’homme peut en s’intégrant au projet divin répondre aux appels les plus pressants, voire faire sauter les verrous qui bloquent les initiatives nécessaires. La pensée de Jean-Paul II, qui intègre la spiritualité et la morale, fait de l’expérience religieuse une des conditions du progrès social. Est-elle prophétique ? L’avenir le dira, mais il nous est confié. En tout cas elle est porteuse d’espérance et la vision qu’elle propose souligne par comparaison la perte de sens qu’explicitent les essais sur la fin de l’histoire ou le choc des civilisations. On notera dans ce sens que l’Église seule a continué à promouvoir l’idée de nation dans le désordre conceptuel de la mondialisation.

A côté de cet apport, on doit aussi se poser la question des limites. On ne fera pas ici la liste des thèmes non traités, car il faudrait faire auparavant l’inventaire des textes, peut-être même ajouter à ceux qui sont directement issus du Vatican ceux qui ont été produits par les conférences épiscopales, et qui peuvent répondre plus directement à des questions concrètes. On ne dira pas non plus qu’il manque des directives concrètes ou qu’il n’est pas assez radical, car ce n’est pas selon nous le rôle de l’enseignement social de l’Église, qui pour toute situation a vocation à montrer la source qui permet d’envisager une réponse appropriée, à laisser agir les communautés subsidiaires, à montrer aux hommes des voies de salut dans lesquelles ils s’engagent en pleine responsabilité. La principale limite ne réside pas dans l’enseignement lui-même, mais dans la capacité des hommes et des femmes ainsi que des communautés à s’en saisir en le respectant, ce qui n’est pas sans risque, le recentrage moral pouvant par exemple donner lieu à l’émergence d’idéologies formelles qui en contrediraient le sens.

En conclusion, il faut mettre cet enseignement en perspective avec les instructions que le Saint-Père a publiées relativement à l’engagement des laïcs. Envisagée dans la totalité des enseignements de l’Église, nourrie par la spiritualité, la pensée sociale que laisse Jean-Paul II est un guide pour la responsabilité fraternelle concrètement incarnée et une base de dialogue avec le monde. Les ambitions des laïcs doivent se recevoir d’elle. Et s’ils la trouvent incomplète ou inappropriée, ils peuvent travailler à l’enrichir par des expériences vivantes et par le dialogue avec tous ceux qui ont pour souci de faire progresser les hommes vers une fraternité solidaire, recherchant honnêtement l’identité partiellement perdue de l’homme social et du Dieu trinitaire.

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